
Extrait de l'interview
Ranadi Cavu et les dunes de Sigatoka, un rempart naturel contre l’eau
Avant l’heure d’ouverture du parc à Sigatoka sur l’île de Viti Levu, Ranadi Cavu arpente déjà les sentiers qui surplombent la dune, repérant où le vent a creusé une nouvelle entaille pendant la nuit, et où les lianes invasives ont regagné du terrain depuis son dernier passage. Son engagement pour la conservation a commencé avec les iguanes à crête des Fidji, une espèce menacée, dont elle s’occupait dans un parc animalier ; cinq ans plus tard, le National Trust of Fiji (NTF) l’a recrutée pour le plus ancien paysage protégé des parcs nationaux du pays, et elle y est restée depuis. « Je ne protège pas ce parc depuis mon bureau, » dit-elle, à propos des pare-feux et des pépinières de semis qu’elle a construites avec ses quatre collègues Rangers.
La Dune, un rempart naturel pour tous
Classées au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1989, les dunes de sable de Sigatoka forment le plus ancien paysage protégé des îles Fidji, mais aussi l’un des plus exposés. Ce système de forêt sèche, qui abrite certains des plus vastes sites funéraires préhistoriques du Pacifique, témoignage unique des premières civilisations lapita et mélanésiennes des Fidji, s’élève en protection entre une communauté côtière et un océan dont le niveau ne cesse de monter. « Les dunes agissent comme un rempart naturel contre les vagues pour toute la région », explique Ranadi Cavu. Sans elles, rien ne viendrait briser la houle. Des dunes qui servent pourtant encore trop souvent de terrain de jeu informel pour le rugby, le netball ou le football ou de dépotoir. Sans clôture ni zone tampon, un simple feu mal éteint peut aussi y ravager un site de restauration en quelques heures. Concilier les différents usages du site exige une collaboration étroite entre communautés indo-fidjienne, propriétaires terriens iTaukei, agences gouvernementales et conseils provinciaux. « Nous portons deux casquettes, souligne Ranadi à propos de ses collègues, majoritairement issus des villages voisins. Membres de la communauté et employés du Trust. »
Une gestion concrète
Débuté en 2022 et renouvelé cette année jusqu’en mars 2027, le partenariat entre le NTF et l’Initiative Kiwa vient concrétiser cette recherche d’équilibre. « Parmi les premières décisions prises : renoncer aux produits chimiques et sensibiliser les communautés au risque d’incendie », précise Ranadi. Le programme de restauration mis en œuvre au parc comprend la replantation d’espèces indigènes, l’éradication, dans la forêt de Driodrio, du tulipier du Gabon, une espèce envahissante et la reconstruction des pare-feux, dont le second vient d’être achevé. Le parc travaille déjà sur trois sites de restauration, avec un suivi rigoureux, hectare par hectare, où près de 1 000 arbres ont été replantés avec l’aide des communautés. Cet ancrage local ne se limite d’ailleurs pas aux opérations de reboisement. Au parc, en l’absence des Rangers, une quinzaine de jeunes bénévoles peuvent assurer la gestion du parc, supervisant les finances comme les patrouilles et garantissant la continuité de son fonctionnement.
La sagesse des aînées
L’une des scènes qui illustre le mieux, selon Ranadi, l’attachement partagé au parc de Sigatoka remonte à 2024, lors d’une sortie organisée à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes avec des aînées des villages voisins. « Cette journée a mis en lumière les limites d’une approche exclusivement technique de la conservation. » Invitées par le NTF à parcourir un sentier forestier, les participantes ont délaissé l’itinéraire principal pour emprunter un passage qu’elles connaissaient de longue date. « Au fil de la marche, elles ont identifié plusieurs plantes médicinales que nous n’avions pas recensées, révélant du même coup des savoirs locaux restés à l’écart de nos dispositifs de conservation. » Dans une zone du parc, se dressent ce que Ranadi appelle les « étreintes végétales » : des lianes en forme de femmes, hommage aux militantes des siècles précédents qui enlaçaient les arbres pour empêcher leur abattage. « Ces grand-mères m’ont raconté cette histoire, relate Ranadi. Et nous avons finalement appris bien plus d’elles qu’elles n’ont appris de nous. » Depuis cette journée, un site de plantation leur est même réservé au parc afin qu’elles viennent y planter leur savoir.
Former la relève : Heritage in Young Hands
Cette même philosophie : enseigner par la terre plutôt que sur terre guide le programme “Heritage in Young Hands”, lancé en 2016. Son approche progressive « Toucher, Connaître, Prendre soin » emmène les enfants sur les dunes dès leur plus jeune âge, les encourage à suivre les modules complets sur 3 années, à participer à des stages EcoCamp et même à devenir s’ils le souhaitent des gardes forestiers à leur tour. « Plusieurs lauréats de ce programme étudient aujourd’hui le droit, les systèmes d’information géographique (SIG) ou la médecine », souligne Ranadi. L’un d’eux a même rejoint l’équipe des Rangers du parc. À chaque nouvelle promotion, il rappelle aux élèves qu’il a, lui aussi, commencé tout jeune. Le programme est désormais appelé à s’étendre au-delà de Sigatoka, jusqu’aux îles de Yadua et d’Ovalau.
Ranadi sait que son action s’inscrit dans ce temps long. « Dans cinq ans, ces arbres seront assez matures pour que nous puissions en cueillir les fruits », glisse-t-elle aux gardes qui plantent à ses côtés. Le programme “Heritage in Young Hands” n’est pas seulement éducatif, « nous préparons aussi la relève pour la conservation des dunes. » Des dunes comme rempart contre les vagues. En les reboisant, le programme cherche à ralentir leur érosion tout en préparant celles et ceux qui en auront demain la responsabilité.

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