
Extrait de l'interview
Philip Kaupa et les forêts de Simbu, ou la naissance d’un nouvel état d’esprit
Dans les hauteurs de la province de Simbu, où la forêt de la chaîne de Bismarck s’élève, verte, au-dessus de la vallée, un propriétaire terrien arrêta un jour Philip Kaupa en pleine marche pour lui montrer un arbre isolé. « Cet arbre planté par mon grand-père est toujours debout. Aujourd’hui, je veux que mes petits-enfants puissent également voir les arbres que je planterai », lui a dit l’homme. Pour Philip, ce moment a cristallisé une philosophie portée depuis l’enfance, où forêt et famille partagent un même héritage. « Mon engagement pour la conservation, je le porte depuis mon enfance passée au cœur de la forêt et des liens culturels profonds qui m’y rattachent », confie-t-il. Cet héritage, et la dégradation des terres qui le menace, l’ont conduit à cofonder Dika Suna Nature Conservation Inc. (DNC) en 2018.
Une forêt sous pression
Un héritage de plus en plus incertain. Simbu abrite l’une des forêts tropicales les plus riches de Papouasie-Nouvelle-Guinée, mais elle a perdu près d’un tiers de son couvert depuis 1972, sous l’effet de l’exploitation forestière locale et de l’agriculture ; un déclin aujourd’hui aggravé par des exploitants forestiers gagnant du terrain en périphérie, et par les feux encore allumés chaque saison sèche pour défricher, une pratique coutumière que le travail de Philip cherche justement à faire évoluer. Il a un jour négocié avec des exploitants forestiers qui proposaient un revenu à court terme en échange de l’abattage d’arbres près d’un site de projet de DNC ; une réunion communautaire sur les risques encourus - perte de sources d’eau, érosion des sols, sites sacrés menacés - a conduit les villageois à refuser l’offre, conformément à la conviction de Philip que protéger la nature, protéger les moyens de subsistance et la culture des populations relèvent, au fond, d’une seule et même mission.
Des racines qui retiennent la terre
Sélectionnée parmi plus de 300 candidatures venues du Pacifique pour bénéficier du soutien de l’Initiative Kiwa, DNC concrétise cette détermination à travers le Projet « Green Lungs », projet de reboisement de 200 hectares avec des essences d’arbres indigènes sur six sites communautaires. La plantation, l’entretien et la surveillance sont réalisés directement par les villageois, autour d’un centre de formation sur les arbres natifs et l’agriculture résiliente au climat. « Il ne s’agit pas seulement de restaurer la forêt, mais de restaurer notre lien à la terre et de le transmettre aux générations futures », explique Philip. La même conviction a façonné l’aire protégée de Golba, qui fait partie du corridor de la chaîne de Bismarck, où des propriétaires terriens coutumiers d’abord réticents aux restrictions ont fini par proposer eux-mêmes de protéger la zone. « Le véritable leadership consiste à écouter et à donner aux gens les moyens de s’approprier les choses », observe-t-il, une leçon reprise plus tard dans la loi de 2023 sur les aires protégées de Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Une économie vivante et un état d’esprit qui change
Pour Philip, la conservation relève autant du développement des moyens de subsistance que de la préservation de l’habitat. Aux côtés du café cultivé sous canopée d’arbres natifs, le projet communautaire d’apiculture de DNC forme des femmes et des jeunes à la gestion des ruches. Parmi eux, Maryann, mère de quatre enfants qui peinait autrefois à joindre les deux bouts, gère aujourd’hui ses propres ruches et forme d’autres personnes dans son village - un changement que Philip présente comme la preuve que conservation et dignité économique peuvent naître d’une même activité. Non loin de là, un jeune volontaire nommé John Waike s’occupe de la cartographie GPS et de la reconnaissance des limites foncières coutumières. C’est lui qui dirige également le groupe de jeunes bénévoles de DNC. Cette détermination dépasse aujourd’hui les frontières de Simbu : grâce au soutien de Kiwa, Dika Suna Nature Conservation partage ses techniques de production pépinière avec des homologues ailleurs dans le Pacifique. Pour Philip, la réussite ne se compte pas en chiffres, mais en quelque chose de bien plus difficile à mesurer. « Je veux que l’on se souvienne de DNC non seulement pour les arbres que nous avons plantés ou les terres que nous avons protégées, mais pour l’état d’esprit que nous avons changé, la conviction que les communautés et la nature peuvent prospérer ensemble. »

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