
Extrait de l'interview
Olivier Houdan, des sources d’archives à l’embouchure de la Néra
Olivier Houdan, professeur d’Histoire, a passé des années à recueillir la parole des familles calédoniennes sur la période dite des « Événements ». Cofondateur de l’association Histoire et Patrimoine de Bourail, commune de la Côte Ouest de la Grande Terre, vice-président de la commission « Patrimoine, Mémoires » et défenseur de l’ouverture d’archives encore classifiées, il en reste convaincu : « l’Histoire peut aussi guérir, apaiser les mémoires et réconcilier les êtres entre eux. » C’est ce même homme, habitué à faire parler les archives, devenu élu municipal, qui porte aujourd’hui l’un des programmes de restauration écologique les plus aboutis de Nouvelle-Calédonie : PERENNE, lauréat de l’Initiative Kiwa 2021, mis en œuvre par le WWF France avec le soutien du gouvernement calédonien.
Le travail sur le terrain
Sur la Côte Ouest, l’élevage extensif et l’agriculture intensive ont longtemps fragilisé les sols et accéléré leur érosion. La barrière récifale toute proche, classée à l’UNESCO, y est directement exposée : les rivières engravées charrient vers elle les sédiments arrachés aux terres agricoles ; d’où la nécessité de restaurer les ripisylves¹. À Bourail, le programme s’appuie sur une décennie de confiance construite entre le WWF, les écoles, associations environnementales, et autorités coutumières locales, ainsi que la Chambre d’Agriculture et de la Pêche, dont les services techniques accompagnent les agriculteurs. « C’est la fédération de tous ces acteurs qui a permis la réussite de ce programme », résume Olivier. Ouverts sans distinction d’âge ni de parcours scolaire, les chantiers-écoles de PERENNE s’appuient sur les leviers d’une commune qui compte près de deux mille élèves scolarisés, un régiment du service militaire adapté et une structure de formation professionnelle pour adultes. Sur les berges de la Néra, des racines de vetiver plantées à la main tiennent aujourd’hui ce que le ruissellement menaçait de faire disparaître : plus de 10 800 plants sortis de pépinière depuis 2021, 870 enracinés ici, 1 200 sur la Boghen, 400 palétuviers à Nessadiou, sur les terres de neuf agriculteurs de la région. Réduire PERENNE à ces chiffres manquerait l’essentiel : le projet démontre qu’un territoire peut se réparer lui-même à condition de réunir les bonnes personnes autour de la table. Restaurer une ripisylve, c’est aussi protéger ce même récif qui borde la Côte Ouest - une continuité que les objectifs mondiaux pour le climat et la biodiversité rejoignent sans qu’il soit besoin de les nommer. « On pourrait presque considérer ça comme de la low-tech. Mais laissons l’imagination au pouvoir, et l’on obtient des résultats qui méritent vraiment d’être médités. »
L’argument systémique
Olivier porte aussi un argument économique : chaque denier non dépensé en enrochement par exemple reste disponible ailleurs, chaque sol restauré gagne en valeur. Il cite l’exploitation agroforestière de M. Sansoni, où enrichir la vie du sol a limité, à moindre coût, le ruissellement - une méthode qu’il juge réplicable sur toute la Grande Terre, pourvu que les décideurs viennent la constater sur place. Car la gouvernance, le financement et la méthode mis au point à Bourail sont, selon lui, transférables à d’autres communes et aux provinces compétentes en matière d’environnement. Cette conviction rejoint un enjeu que la Nouvelle-Calédonie partage avec l’ensemble des petits États et territoires insulaires du Pacifique, mobilisés autour de la Stratégie 2050 pour le continent bleu Pacifique : celui de la charge administrative que les cadres de financement internationaux font peser sur des collectivités aux moyens humains limités. Olivier se souvient qu’en 2013, un atelier de la Communauté du Pacifique avait réuni sur les berges de la Boghen des ministres et des fonctionnaires venus de vingt-deux États et territoires membres, pour observer, à l’échelle d’une seule commune, ce qu’il est possible de faire avec des matériaux locaux et peu de moyens - une diplomatie environnementale qui part du terrain pour remonter vers les grandes instances régionales, plutôt que l’inverse, la possibilité aussi de s’interroger sur une « océanitude » partagée.
Un territoire, pas une périphérie
Reste, de son propre aveu, la difficulté de convaincre les échelons supérieurs de décision. « Localement, les acteurs sont prêts, disposés, mobilisables », observe-t-il, avant de constater que la conversion des décideurs, plus haut dans la chaîne, tarde souvent à se faire. Pour Olivier, la solution n’est pas administrative mais sensorielle : « Il n’y a pas assez de personnes qui viennent sur le terrain, pas assez de décideurs qui descendent dans les champs. » Bourail n’est ni un modèle à statufier ni une case isolée du Pacifique attendant l’attention des grandes capitales mondiales : c’est un territoire à réapprendre, pour ses propres habitants, plutôt qu’un décor à préserver de loin. Olivier conclut sur une invitation, adressée à quiconque possède un bout de terre : « Plantez des arbres, dès que vous en avez la place. Ils nous le rendront vite et bien. »
¹ - Ripisylves : écosystèmes forestiers situés en bordure des cours d’eau, jouant un rôle écologique majeur. Ils protègent les berges contre l’érosion, filtrent les polluants, régulent les crues et abritent une biodiversité spécifique. Leur restauration est essentielle pour la résilience des territoires face au changement climatique, particulièrement en contexte insulaire comme en Nouvelle-Calédonie, où ils contribuent aussi à la protection des récifs coralliens en limitant les apports sédimentaires.

Pour visualiser la carte, vous devez accepter le cookie "OpenStreetMap".
Cliquez simplement sur "Accepter".
Pour visualiser la carte, vous devez accepter le cookie "OpenStreetMap".
Cliquez simplement sur "Accepter".










