
Extrait de l'interview
Nenenteiti Teariki-Ruatau, entre leadership, data et survie
À Bikenibeu, dans le sud de Tarawa, les bureaux du ministère de l’Environnement, des Terres et du Développement agricole des Kiribati reposent sur un sol qui, nulle part, ne dépasse quatre mètres au-dessus de l’océan Pacifique. C’est à cette altitude que s’exerce le mandat de Nenenteiti Teariki-Ruatau, directrice de la Division de l’environnement et de la conservation : une nation de trente-trois îles (32 atolls + Banaba), dont aucun n’est jamais qu’à une houle de la mer qui, dans un même souffle, les fait vivre et les menace.
« Sans un leadership fort, il ne peut y avoir ni cap clair, ni adhésion des communautés, ni volonté politique, dit-elle. La résilience de notre environnement, de nos terres, de notre mer et même de l’air que nous respirons est essentielle pour que nos îles restent habitables » : pour la conseillère technique clé qu’elle est devenue, le concept de nation, dans le cas des Kiribati, est une condition qu’il faut entretenir activement plutôt qu’un acquis.
Le leadership, première ligne de défense
Pour Nenenteiti, cette capacité à durer n’est pas un simple poste de programme ; c’est la condition préalable à un archipel habitable, et à la préservation d’un capital humain dont le pays aura besoin dans ses pires scénarios. Les décisions doivent aligner les impératifs environnementaux, climatiques et de biodiversité sur les économies locale et nationale des Kiribati, soutient-elle, car ce sont eux qui posent les fondations du capital futur du pays. Rendre les écosystèmes résistants à la montée des eaux exige des technologies souvent trop coûteuses pour que le gouvernement les assume seul, d’où son insistance : « investir dans les défenses côtières, les Solutions fondées sur la Nature et la planification pilotée par les données n’est pas qu’une décision financière ; c’est un pari sur notre survie et sur l’avenir.»
Le prix pour rester au-dessus des eaux
Les chiffres derrière cette ambition ne laissent aucune marge. Le Programme d’adaptation des Kiribati, soutenu par le Fonds pour l’environnement mondial, la Banque mondiale et le Programme des Nations unies pour le développement, a mobilisé 5,5 millions de dollars américains pour la sécurité de l’eau, la replantation de mangroves et la réduction des risques de catastrophe. Le gouvernement a désormais obtenu le financement du projet GEF-8 Star, son plus important projet de ce type à ce jour : une initiative de 20 à 24 millions de dollars américains financée par le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) en partenariat avec le Fonds international de développement agricole (FIDA), les Kiribati ont été désignés agence de mise en œuvre du FEM (GEF IA) afin de mettre en place des systèmes d’information sur l’état de l’environnement et de renforcer les initiatives déjà engagées par le gouvernement en matière d’environnement, d’agrobiodiversité et de résilience de l’élevage.
Des données qui doivent d’abord servir localement
C’est là qu’intervient l’Initiative Kiwa, non pas comme un simple bailleur, mais comme un soutien pour combler une faiblesse structurelle. « Les Kiribati peinent souvent à accéder aux données nécessaires pour justifier leurs demandes budgétaires en matière de résilience environnementale », explique Nenenteiti. Si la mission Kiwa-O2 Metocean de 2024 et les buibui (barrières végétales anti-tempête) ont permis d’amorcer un premier travail pour combler cet écart, Nenenteiti ne transige pas sur ce que signifie réellement le combler : les données doivent d’abord faire leurs preuves aux Kiribati avant de circuler à l’extérieur comme référence régionale. Les rapports de suivi annuels de sa division, précise-t-elle, n’ont pas encore atteint les standards de preuve requis pour contribuer aux chapitres du GIEC dans le cadre du cycle de rapports d’évaluation des Nations unies ; un écart qu’il est urgent de combler selon elle par une assistance adéquate.
Digue(s) et détours : deux décennies face à l’océan
Toutes les expériences menées aux Kiribati n’ont pas abouti à des solutions parfaites. Après vingt ans de travaux combinant digues et plantations de mangroves à Tarawa, les résultats restent mitigés : une route encore submergée à chaque marée haute, même par temps calme, quant au tronçon protégé par une digue en dur, il se fissure dès que la houle, même modérée, vient le frapper. Pourtant, une digue résiste. Construite sur des terres arrachées à l’océan, elle est surtout la première aux Kiribati à avoir obtenu un permis environnemental intégrant des critères naturels. Elle tient debout depuis le début des années 2000, malgré les tempêtes. Pour Nenenteiti, cette rigueur doit devenir la norme : avant que le littoral ne disparaisse, il faut comprendre, de manière scientifique, pourquoi certaines structures tiennent… et d’autres pas.
Le choix de rester
À la question de savoir quel message elle porterait à la COP31, Nenenteiti ne cite pas d’objectifs chiffrés. Elle parle de liberté. « Le choix de rester dans nos îles devrait être un acte libre, explique-t-elle. Pourtant, cette liberté est de plus en plus menacée par ce qui se passe dans notre région… et au-delà. » Pour elle, préserver la culture, l’identité et l’héritage des Kiribati - et éviter que la prochaine génération ne doive un jour négocier son départ - dépend d’une condition essentielle : un financement à la hauteur de l’urgence. « Nous avons besoin d’actions, nous avons besoin de soutien, mais surtout, nous avons besoin de fonds pour étayer nos projets, renforcer notre résilience et espérer pouvoir vivre, pour toujours, sur nos îles. »

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