
Extrait de l'interview
Gardiens de la Grande Forêt centrale, le combat de Raphael Kuwe et Charles Sileh pour l’île de Manus
La Grande Forêt centrale de l’île Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, est un point chaud de biodiversité et la source de vie des clans Charmon et Wulei. Depuis des générations, ces communautés s’appuient sur des systèmes traditionnels comme le tambu pour préserver leur mode de vie. Mais depuis les années 1950, les explorations minières ont défiguré les terres, laissant derrière elles des rivières polluées, des fosses abandonnées et des promesses non tenues. Aujourd’hui, l’exploitation forestière industrielle et les activités minières continuent leur progression : 1,57 million d’hectares de forêts ont disparu depuis 2001 en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont 132 hectares en 2023, rien qu’à Manus. Face à cette crise, le projet WISH+ de l’Initiative Kiwa s’est imposé comme un allié essentiel, permettant aux clans de défendre leurs terres grâce à un soutien juridique, au renforcement des capacités locales et au principe du consentement libre, préalable et éclairé (CLPE).
Raphael Kuwe : le protecteur résolu et Charles Sileh : le gardien avisé
Raphael Kuwe, chef du clan Charmon, rejette les paroles creuses des exploitants forestiers : « Ils arrivent avec de belles promesses : routes, écoles, emplois. Et que recevons-nous en échange ? Quelques kinas de redevances, une route emportée par la première pluie, et une forêt disparue à jamais. » Le contrat de conservation de 7 ans signé par son clan est un acte pionnier de résistance sur Manus : « Nous aurions pu prendre l’argent. Mais à quoi bon des billets si nos enfants n’ont plus de forêt où chasser, plus d’eau potable à boire ? »
La force de Charles Sileh réside dans sa capacité à faire le pont entre tradition et modernité. Il comprend que si le tambu reste l’outil de prédilection, il doit être renforcé juridiquement, dans un monde où les sociétés d’exploitation forestière opèrent sans scrupules. En tant que chef de clan, il a travaillé à intégrer les lois coutumières aux cadres modernes de conservation, garantissant que les droits de sa communauté soient protégés à la fois par la tradition et par la loi. « Cet acte de conservation est notre bouclier. Il dit au monde : cette terre est à nous, et c’est nous qui déciderons de son sort. »
Renforcés par Kiwa : preuves, voix et espoir
Avant Kiwa WISH+, les clans se battaient seuls contre les puissantes compagnies forestières. Désormais, avec le soutien de l’initiative, ils disposent d’outils pour surveiller leurs forêts, documenter les activités illégales et exiger de véritables consultations. L’une des contributions les plus significatives du projet a été son accompagnement sur le consentement libre, préalable et éclairé (CLPE), qui garantit l’accord libre et éclairé des communautés autochtones avant toute intervention sur leurs terres.
Pour le clan de Raphael et de Charles, le CLPE a été un vrai tournant. « Avant, les sociétés venaient, parlaient à quelques hommes et disaient : ‘Nous avons la permission’ », explique Raphael. Charles partage ce sentiment : « L’équipe nous a aidés à comprendre que notre ‘non’ a de la valeur. » Les contrats de conservation ont redynamisé les pratiques traditionnelles comme le tambu, assurant que la forêt reste une source de nourriture, d’eau potable et d’identité culturelle. Le retour du cuscus de l’Amirauté et la prolifération des populations de sangliers sauvages - sources vitales de protéines - témoignent de leur succès. « Les marées montent un peu plus chaque année », observe Charles en désignant la côte. « Nos villages reculent vers l’intérieur des terres. La forêt est notre dernière ligne de défense. » Dans un endroit où la faim est une réalité, elle les nourrit.
Un combat pour la dignité et l’avenir
9 contrats de conservation protégeant 6 000 hectares ont déjà été signés, mais les compagnies forestières persistent, exploitant les failles légales. En 2017, un permis a été accordé à une entreprise malaisienne, malgré l’opposition locale. « Ils pensent que nous ne connaissons pas la loi », avertit Raphael. « Mais nous la connaissons. Et nous n’avons pas peur de nous battre. » Charles reste inébranlable : « Nous discuterons. Nous négocierons. Mais nous ne cèderons pas. » Pour Raphael Kuwe et Charles Sileh, ce combat ne concerne pas seulement la terre : il s’agit de dignité et de sécuriser un avenir durable pour l’île de Manus.

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