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Ening Rebluud, cheffe du Groupe des femmes de Ngatpang, aide sa communauté à préserver ses champs de taro alors que l'eau salée gagne chaque année un peu plus de terrain.
© Initiative Kiwa/ Bibbie Kumangai-TNC/Aude-Émilie Dorion
Le taro est le commencement de notre souffle ; sans lui, il n'y a pas de vie.
Ening Rebluud
Cheffe du groupe des femmes de Ngatpang
Ening Rebluud, cheffe du Groupe des femmes de Ngatpang, aide sa communauté à préserver ses champs de taro alors que l'eau salée gagne chaque année un peu plus de terrain.
© Initiative Kiwa/ Bibbie Kumangai-TNC/Aude-Émilie Dorion
Ening Rebluud, cheffe du Groupe des femmes de Ngatpang, aide sa communauté à préserver ses champs de taro alors que l'eau salée gagne chaque année un peu plus de terrain.
© Initiative Kiwa/ Bibbie Kumangai-TNC/Aude-Émilie Dorion
Le taro est le commencement de notre souffle ; sans lui, il n'y a pas de vie.
Ening Rebluud
Cheffe du groupe des femmes de Ngatpang

Extrait de l'interview

Les Solutions fondées sur la Nature en Action

Ening Rebluud, gardienne des champs de taro de Ngatpang, veille sur le souffle de sa communauté.

Avant même que la marée monte, Ening Rebluud a déjà les pieds dans l’eau de son champ de taro derrière Ibobang, la main glissant le long de la digue qu’elle a reconstruite après la dernière pleine lune. Pendant la nuit, l’eau salée s’infiltre par une tranchée de drainage creusée ici pour éviter l’inondation d’une route voisine, et chaque matin, les jeunes plants de taro du bas de la parcelle commencent à jaunir. Elle observe ce phénomène depuis vingt ans et sait, sans avoir besoin de vérifier, quel carré de culture elle va perdre - et ceux qu’elle peut encore sauver : ceux qui sont les plus éloignés de la mer.

Ening est la tête de file du Groupe des femmes de Ngatpang, qui fait partie de l’alliance Dmakeiukl réunissant quatre États des Palaos, elle est une gardienne au sens plein du terme : des champs de taro, d’une portion de récif que sa communauté a fermée de sa propre initiative bien des années avant l’arrivée du moindre programme de conservation extérieur, et gardienne du savoir : comment niveler un carré de culture inondé, comment lire une feuille de taro mourante ou malade. Ici, le taro n’est pas une simple plante cultivée ; il est le fondement de la vie palaosienne. « Autrefois, avant l’arrivée du manioc et de la patate douce importés d’ailleurs, le taro constituait notre nourriture de base. Les racines, violettes et jaunes, fournissent des glucides ; les tiges entrent dans la composition de desserts au lait de coco ; les feuilles, elles, servent de source de protéines. Même sans poisson, sans palourdes ni holothuries, le taro seul pouvait suffire à nourrir notre communauté même en période de disette », explique-t-elle. Le taro, mère de l’existence palaosienne, première et dernière ligne de résilience à la fois.

Quinze ans avant qu’on ne parle de zone de conservation

Bien avant l’arrivée du projet Women’s Work, porté par le Micronesia Conservation Trust, Ngatpang s’était déjà attelé, à sa manière, à un tout autre défi : l’appauvrissement des ressources marines essentielles aux repas et aux cérémonies coutumières. Il y a une quinzaine d’années, la communauté a fermé une partie de son récif, à Olterukl, dans l’espoir de voir se reconstituer les holothuries, les palourdes et les poissons. Le rétablissement fut minime. « Cela prenait des heures, et nous revenions toujours avec de bien maigres prises », se souvient Ening à propos des relevés qui ont suivi. Ce qui a changé la donne : une proposition d’Yvonne Ueda, de The Nature Conservancy (TNC), selon laquelle le plan de conservation serait élaboré et mené entièrement par les femmes de Ngatpang, puis un partenariat inattendu avec la Mission technique de Taïwan, dont les cages d’élevage d’holothuries installées à Olterukl - les premières du genre aux Palaos - ont donné au groupe quelque chose de concret à mesurer.

Pour les champs de taro, l’eau doit être de niveau 

Pour les champs de taro, le financement de l’Initiative Kiwa et du MCT a permis à Ening et son équipe de passer de l’improvisation à une organisation bien plus structurée. Le projet dispose désormais de matériel jusque-là hors de portée, mais aussi de formations sur des aspects moins visibles de son fonctionnement — budgétisation, tenue des comptes, rédaction de rapports. Autant de compétences qui renforcent leur autonomie et leur donnent les moyens de faire vivre l’initiative au-delà des cycles de financement. « Sans ce soutien, nous n’aurions pas les ressources nécessaires pour restaurer nos champs pour les futures générations », explique Ening. Ce même financement est désormais réservé à un travail plus long et difficile : restaurer les champs de taro à l’intérieur des terres, assez loin de la mer pour qu’ils verdissent à nouveau, ceux du bord de mer ayant déjà été inondés et abandonnés à deux reprises. Quatre groupes de villageoises portent le programme qu’Ening coordonne, chacun travaillant autour d’une ressource différente - palourdes de vase, bénitiers, mangroves, taro. Chaque mois, elles se réunissent pour faire le point sur l’avancement de leurs différents projets et partager leurs expériences de terrain. Ces échanges permettent de confronter les pratiques, de tirer les leçons des expériences menées et, parfois, de remettre en question ce qui semblait acquis. C’est notamment en partageant leur expérience de restauration des palourdes de vase qu’elles ont réalisé que la méthode employée jusque-là n’était pas la bonne. « Arracher une palourde de la vase la fait mourir, explique Ening, alors on recouvre plutôt leur habitat de feuilles de mangrove et on les laisse se régénérer d’elles-mêmes. » Son expertise porte aussi sur la culture du taro. « Le plancher du champ doit être bien nivelé, car sinon l’eau stagne dans les creux et, lorsqu’il fait très chaud, cela fait mourir les plants. »

Transmettre ce que sa mère lui a donné

« C’est ici que nous avons grandi, et c’est ici que nos mères nous ont élevées », lorsqu’elle évoque son champ de taro, sa voix se fait plus fragile. Elle marque une pause, le temps de reprendre ses esprits. « Nous devons nous y accrocher. » 

Les jeunes femmes de la communauté restent encore difficilement mobilisables : elles invoquent notamment le manque de temps pour s’investir dans le projet. Mais son autorité ne tient pas tant à la persuasion qu’à la force de la coutume, qui, peu à peu, retrouve sa place avec elle. « Chez nous, c’est la femme qui dirige la maison, dit-elle. La nourriture, l’argent, les enfants, le travail, la coutume : tout passe par elle. » À Ngatpang, ce sont encore les hommes qui se chargent de ce que les femmes ne peuvent pas faire elles-mêmes - tronçonneuse, débroussaillage - et Ening tient à demander cette aide en public, lors des réunions communautaires. C’est ce qui fait du travail une œuvre commune, où la part de chacun - femmes et hommes - est reconnue pleinement.

Cette année, les Palaos accueillent la 55ᵉ réunion des dirigeants du Forum des îles du Pacifique - la première fois depuis 2014 que le pays est à la tête du plus grand rassemblement de la région. Les délégations qui arriveront à Koror passeront à moins d’une heure d’Ibobang - et de ces femmes qui décident quelles portions de leur littoral valent encore la peine d’être sauvées. Ening n’a pas besoin du langage des sommets internationaux pour défendre sa cause. « Le taro est le commencement de notre souffle. Sans lui, il n’y a pas de vie. »

Ening Rebluud, gardienne des champs de taro de Ngatpang, veille sur le souffle de sa communauté.
Attirer les jeunes femmes reste l’un des défis du projet d’Ening. Dans les champs, la transmission se poursuit pourtant, au fil des générations.
© TNC
Par Aude-Émilie Dorion
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