
Extrait de l'interview
Du conflit à la conservation, Therezina Dos Santos fait revivre le tara bandu par la restauration des mangroves
À deux pas de la frontière indonésienne, à Batugade, modeste bourg de la côte ouest du Timor-Leste, Therezina Dos Santos s’active dès l’aube dans la pépinière de palétuviers qu’elle a aidé à créer en 2023 ; elle, autrefois femme au foyer, aujourd’hui figure de la renaissance côtière de son village. Avec le soutien du projet RESTORE (Restoring Ecosystems and Strengthening Coastal Resilience), porté par l’Initiative Kiwa, elle et ses voisins redonnent vie à une barrière naturelle contre la montée des eaux.
Ici, les cicatrices de l’occupation indonésienne de 1975 à 1999 sont partout : routes réduites en gravats, familles déchirées, toute une génération élevée sous le joug militaire. Le système de gouvernance traditionnel connu sous le nom de tara bandu, cadre coutumier de gestion communautaire des ressources, avait lui aussi été vidé de sa substance par le conflit. Quand l’indépendance est arrivée, en 2002, la tâche qui attendait la population ne se limitait pas à panser les plaies du passé ; il fallait inventer l’avenir.
Les mangroves, un ancrage pour la communauté
La reconnaissance formelle des lois coutumières et de la gestion communautaire a fait émerger un modèle de gouvernance hybride, où savoir local et priorités nationales se répondent. « En restaurant les mangroves, nous montrons à l’État ce que nous pouvons accomplir ensemble », déclare Therezina. « La nature devient la langue dans laquelle nous dialoguons. » À la fois trésorière et collectrice de données pour la pépinière du projet RESTORE, Therezina relie le terrain aux besoins institutionnels.
Deux fois par semaine, à l’aide de Kobo Toolbox - application mobile de collecte de données fournie par l’Initiative Kiwa, Therezina met à jour les courbes de croissance et taux de survie des plants, ainsi que les dégâts causés par les prédateurs. « Kiwa nous a formés à la collecte de données, mais nous leur avons prouvé des choses en retour », médite-t-elle. « Nous leur avons montré que les femmes qui plantent du riz peuvent aussi restaurer la mangrove et en voir les résultats.» En tant que trésorière, son rôle l’amène à gérer les finances de la pépinière, défiant l’idée selon laquelle la place des femmes serait uniquement au foyer. Le double objectif du projet RESTORE - restauration des mangroves et production alimentaire - a généré un retour positif sur l’investissement de la communauté. Un cycle de survie que Therezina et ses voisins sont déterminés à faire durer.
Des données locales à l’impact national : quand l’action communautaire éclaire les politiques publiques
Ces mangroves sont le socle des moyens de subsistance locaux. Au Timor-Leste, où la pêche couvre jusqu’à 60 % des besoins en protéines de nombreux foyers côtiers (Nature Food, 2026), l’écosystème restauré gonfle les filets des pêcheurs. Dans son village, Therezina s’est imposée comme la cheville ouvrière du chantier de restauration de la mangrove, transformant les défis environnementaux en progrès collectif. Ses relevés viennent nourrir une gestion côtière à plus grande échelle : « nous collectons des données pour que ce qui a commencé comme un effort local contribue à façonner les décisions à l’échelle de la province et du pays. »
Les menaces, elles, n’ont pas disparu : crabes voraces et buffles indélicats continuent de ravager les jeunes plants. Face à ces assauts, propriétaires terriens et gouvernement provincial de Maliana font front commun pour financer la construction de clôtures autour de la pépinière. Le travail de Therezina incarne l’esprit du tara bandu, aujourd’hui mis au service de l’adaptation climatique. Sur une terre marquée par le conflit, les mangroves dessinent un nouveau contrat social, où le leadership communautaire ouvre la voie à une gouvernance qui s’ajuste maintenant, au plus proche du terrain.

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